Journal de Paul-Marie Coûteaux
Une certaine Idée de la France et du monde

La vertigineuse addition des délires du système des partis, de l'égotisme de notre bocal politique où se sont perdus, hélas, ceux qui ont tour à tour prétendu relever le drapeau, d'une longue suite de gouvernements nuls, de l'incurie de dirigeants qui n'ont de responsables que le nom et, par-dessus tout, de l'oubli par notre peuple de tout souci de lui-même, a créé autour de nous une situation certes douloureuse mais que la France a souvent connue : le chaos. Nous voici près de ce que Bainville appelait la "récurrente anarchie française", dont nous n'apercevons encore que les premiers prodromes. Ce n'est pas une raison pour croire que la France se meure. Qui connaît l'Histoire sait qu'elle en a vu d'autres, et que l'essentiel est toujours, et en dépit de tout, de faire vivre une idée de la France, et à travers elle une idée de la diversité et de la beauté du monde. Cette idée resurgira tôt ou tard : il suffit de la garder au coeur, de distinguer ce qui meurt et ce qui vit, de voir, de comprendre, de protéger la langue, et d'écrire. Voici la suite d'un journal que je tiens depuis 1992, dont j'ai déjà fait paraître des extraits dans un ouvrage, "Un petit séjour en France", ainsi que divers blogues-notes, "For intérieur" puis "Une certaine Idée"...

jeudi 13 novembre 2014

Mardi 11 novembre deux mil quatorze, Mirebeau.

Retour hier au soir à Chabreville où, dès la nuit tombée, le froid et l’humidité gagnent les campagnes sombres, brutal contraste après l’après-midi ensoleillée et incroyablement lumineuse passée à Bordeaux avec Virginie –Quinconces, Grand Théâtre, Cours de l’Intendance, Mollat, puis un peu de mes vieilles allées de Tourny avant un petit thé dans le nouveau café du jardin public, furieusement chic. Retour par la Porte Cailhau, courte visite à L. ; puis je tourne bride vers le Nord en chantant dans la voiture. Aujourd’hui, visite des maisons du hameau dit « chez Berthelot », dont l’achat est  fort tentant, car chaque partie de la famille y trouverait son toit, et nous serions ensemble sans l’être – mais cela fait sept corps de bâtiments ! ; deux visites même : le matin avec Jean-Paul et Virginie, puis derechef l’après-midi, après un repas de cèpes, avec Sonia de la R. et AFA, emballés. Je quitte tristement AFA qui s’en retourne en Égypte dans quelques jours : plus de Chabreville jusqu’au Printemps ! Retrouve Mirebeau, ce soir, passablement sinistre…

            Anniversaire de l’armistice : personne ne dit qu'il fut un cadeau immense fait à l'Allemagne – et aux États-Unis, comme à l'Angleterre, qui avaient tant peur que, les armées allemandes étant en déroute, les françaises passassent le Rhin et s'y installassent le temps de prendre des gages ; la France, chose horrible pour les Anglo-saxons, serait ainsi devenue la plus grande puissance du continent, peut-être durablement ; et peut-être aurait-on ainsi évité Hitler…

            La Grande Guerre me passionne, ces jours-ci ; j'ai hâte, chaque soir, de remonter dans ma chambre pour retrouver l’extra-ordinaire Journal de la Grande Guerre de Jacques Bainville, où l’on voit sans cesse paraître, dès l’année 14, les prodromes de ce que sera 1940 : en 14, le parti de la paix aurait pu l'emporter (et pour commencer en Angleterre), pour finalement l'emporter, en 40, d'un cheveu (ce cheveu pourrait bien être Raynaud...)  Plus important que je ne l'aurais cru fut par exemple la formation, à gauche, d’un parti de la paix – autour du décidément abominable Joseph Caillaux, qui n’a pas fait qu’inventer l’horreur de la saignée dite « impôt sur le revenu », mais a également tenté, tout le mois d'août, de faire avaler au Gouvernement une paix séparée avec l'Allemagne, alors même que nos soldats se battaient avec une abnégation admirable et que, dès septembre, ils surent renverser la situation. Mais le cas Caillaux est un symptôme : dès la Grande Guerre, du moins en 1914, avant que tout notre peuple prenne littéralement le mors aux dents, une part de la classe politique ne voulait pas de la guerre, ou tout simplement ne la croyait pas possible. Bainville note : « Le propre de cette guerre, c'est qu'elle sera soutenue, du coté anglais et du côté français, par des gouvernements non seulement pacifiques, mais pacifistes, c'est-à-dire doctrinalement persuadés que la phase guerrière était close dans l'histoire de l'Humanité. Du côté ennemi, c'est un État militaire dont toutes les forces sont tendues vers la préparation de la guerre ».

            Il aura fallu plusieurs semaines avant que Paris ne comprenne l'immensité du défi, et, surtout, prenne la mesure de l'agressivité allemande, de sa volonté de mener à la France une guerre totale. Bainville écrit à la date du 20 août : « On se bat depuis Bâle jusqu'aux portes de Bruxelles... Paris est grave, sans fanfaronnade (...). On se rend compte du caractère formidable de la lutte qu'il faudra soutenir contre un empire de 65 millions d'habitants qui est devenu, sous la direction de la Prusse, une immense machine de guerre. On devine que, entre Namur et Liège, l'Allemagne se prépare à un immense effort pour envahir la France, l'inonder de deux millions d'hommes. Paris retient son souffle en attendant l'issue de cette lutte gigantesque. C'est un moment historique pareil à celui qu'a connu Athènes menacée par les armées de Xerxès. L'œil en caresse avec plus d'amour le paysage, les monuments parisiens qui, dans la solitude et le silence de la ville, revêtent une grandeur nouvelle. »

            (Ce que paraissent pâlots, à côté de cette magnificence, les Marine, Philippe, Nicolas et autres « défenseurs de la France » qui ergotent à l’infini, chacun enfermé dans son coin, chacun faisant flotter son fanion sur son donjon, pendant que ladite France qu’ils prétendent sauver depuis dix ans et plus, s’enlise chaque année davantage – à quoi, malgré les phrases de matamore qu’ils profèrent tour à tour, aucun n’a jamais rien changé…).

1 commentaire:

  1. N'aurait-il pas mieux valu que le parti de la paix l'emportât en 14 ? Ou même que la France - et son régime - fût rapidement vaincue par l'Allemagne du Kaiser ? Charlus était plus lucide que Bainville...

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